Délai

« L’homme a, pour ainsi dire, découvert une nouvelle méthode d’adaptation au milieu. Entre le système récepteur et effecteur propres à toute espèce toute espèce animale existe chez l’homme un troisième chainon que l’on peut appeler système symbolique. Ce nouvel acquis transforme l’ensemble de la vie humaine. Comparé aux autres animaux, l’homme ne vit pas seulement dans une réalité plus vaste, il vit, pour ainsi dire, dans une nouvelle dimension de la réalité. Entre les réactions organiques et les réponses humaines existe une différence indubitable. Dans un premier cas, à un stimulus externe correspond une réponse directe et immédiate ; dans le second cas, la réponse est différée. Elle est suspendue et retardée par un processus lent et compliqué de la pensée. Le bénéfice d’un tel délai peut sembler à première vue bien contestable. « L’homme qui médite, dit Rousseau, est un animal dépravé » : outrepasser les frontières de la vie organique n’est pas pour la nature humaine perfection mais dégradation.
Il n’existe pourtant aucun remède contre ce renversement de l’ordre naturel. L’homme ne peut échapper à son propre accomplissement. Il ne peut qu’accepter les conditions de sa vie propre. Il ne vit plus dans un univers purement matériel, mais dans un univers symbolique. Le langage, le mythe, l’art, la religion sont des éléments de cet univers. » (E. Cassirer, Essai sur l’homme, Minuit, p. 43.)

Ainsi Cassirer analyse-t-il la « marque spécifique de la vie humaine » : comme une capacité de fait à différer. Si la vie animale est toujours parfaitement « ajustée » au milieu qui est le sien, la vie humaine s’articule, elle, autour d’une nouvelle dimension : l’intercalage d’un délai. Ce que Johannes von Uexküll, dans Mondes animaux et monde humain avait défini comme le cercle fonctionnel animal (la coopération biologique du système récepteur et du système effecteur) s’ouvre alors à autre chose qu’une réaction strictement « fonctionnelle » (naturelle) ; devient possible une libération des schèmes fonctionnels, qui ne sont plus des réactions organiques immédiates mais deviennent des « réponses différées » (symboliques ; « culturelles »). L’essentiel est d’y voir une dégradation par rapport à l’efficacité (garantie par leur immédiateté) des processus biologiques, justement parce que s’insère le risque d’une prise de temps. Mais c’est au creux de cette dégradation que s’organise la fragile liberté de ceux qui partagent la condition symbolique. L’immédiat, ici, c’est la nature, c’est l’animalité. L’humain, lui, est du côté de cette interposition d’un « élément médiateur » (le langage).

L’analyse de Cassirer pourrait laisser penser cette dimension symbolique comme un état donné, celui d’une condition nouvelle à présent installée dans la puissance risquée du différer. Ce serait oublier l’enjeu du processus d’acquisition du symbolique, et, noué à lui, de sa transmission. L’idée d’éducation réside peut-être toute entière dans cette transmission « symboligène », pour le dire avec Françoise Dolto qui a consacré sa vie à penser les conditions de cette éducation, et à en soigner les blocages et les impasses.

Depuis cette dégradation vers le délai, l’Explosion se comprend comme l’échec de l’intercalage du délai, du différer ; l’échec de l’entrée dans la ronde du « circuit long » qu’est l’interaction langagière, au profit des courts-circuits fétichiques, où l’ouverture se recourbe dans l’instantané symptômatique, dans les captures de l’instant vécu comme avortement de la durée. Dès lors, c’est la supposée dimension de fait du symbolique qui pose difficulté. Ne pensons pas que l’Explosion soit comme un retour à cet immédiat animal – ce serait le sublime même. L’avertissement de Michaux reste aussi tranchant qu’en 1978 : « Qui en toute sa vie eut seulement dix secondes tigre ? » (Poteaux d’angle). Capture de et dans l’instant, donc l’instant invivable, l’Explosion en est d’autant plus l’impossibilité d’avoir, « en sa vie », ne fût-ce qu’un fragment de dix secondes tigre.

(Photographie : J.-L. Borges caressant un tigre (détail))

2 réflexions au sujet de « Délai »

    1. Avatar de Vim K. Hartelvmulligan Auteur de l’article

      On dirait bien. À moins qu’il ne se fût par là deshaniné quelque peu, sachant bien que juste avant la nuit les noce rouges deviennent une partie de plaisir.

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