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Niklas Luhmann au Congrès de Borges ?

De 1951 jusqu’à sa mort en 1998, le sociologue Niklas Luhmann, né en 1927, aura quotidiennement élaboré l’un des objets les plus fascinants que les sciences sociales ont produits : ce qu’il appelait sa « boîte à fiches », son Zettelkasten, dont il disait qu’elle lui prenait « plus de temps que l’écriture des livres ». De quoi s’agit-il et qu’est-ce qui pouvait davantage accaparer Luhmann que l’écriture des quelques 500 articles et 70 livres qu’il laisse à la sociologie ? Le Zettelkasten de Luhmann est un ensemble de 90000 fiches de format A6 (des pages de papier à lettres A5 découpées en deux) constitué de deux collections principales et dont on doit au récent travail de Johannes F.K. Schmidt de mieux savoir de quoi il est fait et surtout comment il fonctionne. La première collection (1951-1962), précise Schmidt, se compose de 23000 fiches réparties en 108 sections, ainsi qu’une bibliographie de 2000 titres et un index d’environ 1250 entrées. La seconde (1963-1997) totalise 67000 fiches, ordonnées selon seulement 11 sections principales et environ une centaine de sous-sections, incluant également une bibliographie de 15000 titres et un index de 3200 entrées.

La singularité du système de fichage de Luhmann réside dans son système de numérotation, aussi simple qu’implacable. Chaque fiche est numérotée dès qu’elle est insérée dans le fichier, et sa position dans l’ensemble importe assez peu, puisqu’un système de sections et de sous-sections permet qu’elle puisse être mise en relation avec n’importe quelle autre fiche de la collection. Au texte d’une fiche se surajoute ainsi, comme en surimpression, le numéro, écrit cette fois en rouge, d’un certain nombre d’autres fiches auxquelles celle-ci peut renvoyer. Dès lors, comme le précise Luhmann,

« Il n’y a pas de linéarité, mais un système en toile d’araignée, qui peut trouver un commencement partout. Pour décider ce que je vais mettre à telle ou telle place dans le fichier, je peux procéder en toute liberté, dans la mesure où j’indique aussi les autres possibilités par référence. Si l’on procède toujours ainsi, alors se crée une structure interne, qui n’y a jamais été introduite comme telle, mais que l’on peut cependant extraire. »

Cette « structure interne » (ou cet ensemble de structures internes, qui font dire que Luhmann fut un précurseur des protocoles numériques de l’hypertexte) faisait de son fichier, pour le sociologue, un véritable « partenaire de communication ». Il y a surprise réciproque de chacun des deux partenaires : à la question du sociologue, le fichier, en lui-même incapable d’un tel questionnement, propose cependant les éléments d’une réponse qui n’était pas prévisible, ni à la portée immédiate de la réflexion du chercheur sans l’aide de la boîte à fiches. Autrement dit, des fiches sont extraites de la masse, qui n’étaient a priori pas destinées à être sélectionnées dans tel cas précis, tant la masse du système excède – et doit excéder – les capacités de la mémorisation du partenaire humain. C’est cette surprise réciproque qui autorise Schmidt à parler de la boîte à fiches luhmannienne et de son utilisation, le dialogue entretenu avec elle, comme d’une « fabrication de sérendipité ».

Dans « Le Congrès », la troisième nouvelle du Livre de sable, Borges fait parler l’ultime participant d’une aventure inouïe, secrète et démesurée. Sous l’austère autorité de Don Alejandro Glencoe, richissime propriétaire uruguayen, une petite société de « congressistes » entreprend avec une sorte de passion ce qu’ils réalisent progressivement comme une collection de tous les témoignages du monde. Mais jusqu’à quel point les témoignages du monde, ces énormes paquets d’encyclopédies, de livres de comptes, de programmes de théâtre, de bulletins, de thèses universitaires… amassés par les membres du Congrès ne doivent-ils pas s’équivaloir au monde ? Qu’est le Congrès, sinon, en définitive, le monde lui-même ? De sa nouvelle, Borges note que

« son thème est celui d’une entreprise tellement vaste qu’elle finit par se confondre avec le cosmos et avec la somme des jours. »

Les adeptes de cette étrange société auront la révélation de ce que leur entreprise doit devenir ce qu’elle est : le monde. Lors d’une nuit mystique, tout ce qui fut fiévreusement collecté quatre années durant sera brûlé, avant qu’eux-mêmes, ensemble pour la dernière fois, passent la nuit à tourner en voiture dans la ville, dans Buenos Aires, comme si le monde leur était rendu dans l’apothéose incarnée de leur projet commun. Plus de témoignages du monde, mais le monde. Plus de documents sur le monde, mais le monde. Plus de médiations, mais l’immédiat de ce qu’on peut éprouver du monde, de nos manières d’en être affecté, que ce soit par

« le mur rougeâtre de la Recoleta ; le mur jaune de la prison, deux hommes dansant ensemble à un coin de rue, une cours au dallage noir et blanc fermé par une grille, les barrières du chemin de fer, ma maison, un marché, [ou] la nuit insondable et humide. »

La « boîte à fiches » de Luhmann ne serait-elle pas l’ultime réalisation du Congrès de Borges, ce qui n’en pas pas brûlé ? Niklas Luhmann n’a-t-il pas réussi là où Alejandro Glencoe s’est, lui, arrêté ? Mais Glencoe n’aurait pas voulu qu’il restât ce petit meuble bourré de fiches : il aurait détruit ce témoignage des témoignages puisque le Congrès devait justement, pour réussir, se supprimer.

La ligne de partage n’est pas négociable. C’est ce qui oppose le projet des congressistes, ces adeptes de l’Immédiat, à l’activité du théoricien, cet architecte des médiations. Mais peut-être est-ce aussi ce qui oppose la littérature et la réflexion théorique, ce dont l’œuvre de Borges est toute entière un témoignage à son tour. La noblesse des participants au Congrès fut de vouloir collecter la totalité des témoignages du monde, jusqu’à crouler sous le poids matériel des témoignages dont le stockage ne pouvait que finir par avoir la taille du monde. Le théoricien envisage, lui, le rapport au monde comme médiatisé. Il réduit le monde à la taille de ce dont on peut témoigner des témoignages eux-mêmes : il en fait des fiches. C’est son labeur propre, son travail de scribe, de moine. Eux accompliront leur projet dans le silence mystique et le secret, dans un face à face immédiat, charnel et chaotique avec ce monde enfin rendu, avant de se séparer pour ne plus se revoir. Lui élaborera un système de théories comme un canevas cohérent des médiations proposées pour réduire la complexité de l’expérience que, collectivement, chacun fait du monde.