« Il avait tourné la tête et regardait par-dessus son épaule. Déplaçant en plein ciel ses hauts espars de trois-mâts, voiles carguées sur les barres de perroquet, rentrait au port, remontant le courant, silhouette silencieuse dans le silence, un navire. »
Joyce, Ulysse
Tenir le système
Si la clarté, selon Vauvenargues, est la politesse du philosophe, alors ma vulgarité touche à la violence. Je ne peux t’offrir que quelques éclats réflexifs, qui longtemps encore auront à chercher dans tes organes leurs anneaux Lire la suite
Instant_blanc #1
« Derrière lui, l’oiseau chanta de nouveau, trois mesures monotones, constamment répétées: un chant à la fois dépourvu de sens et profond, qui s’éleva du silence plein de soupirs et de paix dans lequel le lieu semblait s’isoler, et d’où surgit, l’instant d’après, le bruit d’une automobile qui passa sur la route et mourut dans le lointain. »
Faulkner, Sanctuaire
Délai
« L’homme a, pour ainsi dire, découvert une nouvelle méthode d’adaptation au milieu. Entre le système récepteur et effecteur propres à toute espèce toute espèce animale existe chez l’homme un troisième chainon que l’on peut appeler système symbolique. Ce nouvel acquis transforme l’ensemble de la vie humaine. Lire la suite
Explosion #2 – corps écriture (J.-L. Nancy, 1992)
Lorsque l’on définit l’Explosion comme une expérience de l’immédiat vécue comme défaillance à «garder», à (se) tenir, on touche nécessairement Lire la suite
Explosion #1
L’Explosion est d’abord l’impuissance à garder. Garder une parole, du sperme, des excréments, le filet d’une sécrétion, de l’argent, son angoisse, un geste Lire la suite
Prologue
Travailler l’idée d’immédiateté, à partir d’un agencement de concepts et d’expériences qu’on appellera Explosion. Tracer quelques chemins de pensée dans l’expérience de l’immédiat, dans ce chaos de lignes qui mêle tout autant le maintenant, la jouissance, la dépense, la précipitation, la soudaineté, le « sur le champ », la précocité, l’instant ou la simultanéité, que le délai, le travail, le frein, la retenue, la temporisation, la durée, la «différance»…
Partir, pour en sortir enfin, de ce paradoxe: il y a un devenir de l’immédiat (comme commencement ou comme fin, comme appel efficace au circuit des médiations, comme un départ qui se prend), mais aussi un blocage de ce devenir, un coinçage dans l’immédiat. Une stase où ça piétine, où ça répète. Le contraire de tout départ possible.
Difficile ambiguïté de la conception et de l’expérience explosive de l’immédiat, puisque s’y pensent tour à tour le vide de l’indétermination ou la plénitude du savoir ; le point de départ ou la fin ; l’avortement de la durée ou le génie de l’instant, le premier pas logique ou l’orée chronologique ; le cri ou le concept ; la précipitation ou la décision ; la débile inaptitude à la maîtrise ou la pure efficacité de l’acte… Face à la misère de l’immédiat, et à l’immédiat comme misère, s’impose une réserve, une canalisation, une tenue de ce qui fuit, qui explose et qui jaillit incontinent. Il faut la constellation d’une structure où ça tient, où ça s’arrête un peu, ralentit sans se figer, se laisse appréhender, penser et vivre.
Mon rêve aurait été de produire l’impossible système de l’immédiat. De l’ouvrage longtemps projeté, désiré, modifié, travaillé jusqu’à l’écœurement, il ne reste qu’une préface troquée, des pages de cahiers nerveuses, chaotiques et noircies, et le titre d’un livre : Architectonique de l’explosion. Ce qui émerge ici sont les lambeaux de ce livre.
(Au fond, ce système existe: c’est le système hégélien. Et mes efforts sont les manœuvres de qui ne veut pas se contraindre à répéter, alors qu’il faudrait partir de là plus décisivement: de Hegel – sans craindre que s’y dissolve ma parole.)
Au lieu de ce séduisant système – ou peut-être trouverait-t-il là sa nouvelle figure numérique, s’il était étiré à l’infini ? – ces petites cartes ontologiques, bien pauvres : des instantanés, justement. Elles seront pugnaces mais incomplètes, suivies mais fragmentaires – sinon dérisoires.
