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Instant_blanc #5

Masses puissantes de lumière surgissant par moment en flots d’or tumescents, puis c’était de nouveau la nue, accrochée au sommet le plus élevé, qui se détachait et glissait lentement à travers la forêt, jusque dans la vallée, ou bien planait dans les airs, s’abaissant et s’élevant entre les éclairs de soleil, tel un fantôme aux ailes d’argent ; pas un bruit, pas un mouvement, pas un oiseau, rien que le souffle du vent, puis proche puis lointain. Des points apparurent ensuite, une ossature de cabanes, planches couvertes de chaume, d’un  noir sévère. Les gens, silencieux et graves comme s’ils n’osaient troubler la paix de leur vallée, saluèrent gravement les cavaliers de passage.

Georg Büchner, Lenz, traduction Bernard Kreiss, éditions Jacqueline Chambon, 1995, p. 21. 

(Tableau : Friedrich Caspar, Gebirge bei aufsteigendem Nebel, 1835)

La fête étrange du neutre

Assis, dans le train, regardant par la fenêtre. Ce qui m’y ramène, c’est la coulée grisâtre qui s’épanche des hauteurs d’un silo de plastique presque collé aux voies. La divagation reprend. La même. Le lieu et ce qu’il permet. L’attendrissement reconnaissant devant la campagne un peu nulle, un peu morne, forte encore et jolie, qui convient admirablement : qui engage. Une zone neutre, avorton de territoires cassés – ça commence à dater. Mais riche d’une vie sans images, répétitive, sans grandeur ni recherche de grandeur, source inconsciente d’expériences vives, jubilatoires.

La «campagne», ce plaisir et cet appel ? Non, des grillages agrippés par les fourrés, des entrepôts d’un béton tenace et fatigué, des tâches vert-de-gris sur les tôles de l’extension de la petite usine, les admirables bordures des voies ferrées, arabesques d’acier, de gravats et de câbles mangés par une végétation hirsute, des piquets peints en blanc surmontés de leur plaque numérotée de rouge. La solitude d’une antenne téléphonique plantée là, parquée dans son enclos grillagés. L’amas des objets abandonnés de l’autre coté de la gare, près d’un appentis ironique et croulant biffé de tags amateurs. Des transfos dans leur boîte d’acier gris. Quelques beaux souvenirs de la Guerre, glacés, à même les voies, massifs blockhaus gris et noirs aux ouvertures béantes, cubes-témoins de ténèbres.

Ce sont ces objets – les objets – qui découpent le continuum du regard, ce sont ces figures techniques pleines de densité qui animent, au sens strict, le fond vert et plat qui les porte. L’Aisne jaillit pourtant, toujours un peu par surprise, mais il y faut le pont : verte, elle aussi, ce vert presque marron, un peu grouillante, chargée, bien haute depuis des mois pour finir en dégradé ce magistral épisode de crue qui me fit, à chaque passage, battre le coeur. Le canal rejoint la voie, les grands hangars décrépis passent toujours trop vite. Dans ce bassin cassé, qui vivote à peine, il faut les percevoir comme les locaux sûrs d’une vie future, les réacteurs brûlants d’une centrale en construction. C’est là que passe, déjà, l’onde du départ des grands centres, cette fête étrange des possibilités du neutre.

Je pensai qu’Argos et moi appartenions à des univers distincts ; je pensai que nos perceptions étaient identiques, mais qu’Argos les combinait de façon différente et construisait avec elles d’autres objets ; je pensai qu’il n’existait peut-être pas d’objet pour lui, mais un va-et-vient continuel et vertigineux d’impressions d’une extrême brièveté.

Borges, « L’Immortel », in L’Aleph, Gallimard.