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Instant_blanc #6

Etait-ce le fait de ces couleurs tristes, était-ce la lumière du soleil couchant, blême, faible, épuisée par la brume, les choses et les êtres avaient un tel air d’indifférence, d’insensibilité machinale, qu’on les aurait crus échappés d’un théâtre de marionnettes. A intervalles réguliers, le chef de gare sortait de son bureau, tournait la tête, toujours selon le même angle, dans la direction des signaux qui s’obstinaient à ne pas annoncer l’arrivée de l’express, retardé considérablement à la frontière ; puis il tirait sa montre, avec toujours le même mouvement du bras, il hochait la tête, et il disparaissait de nouveau, comme font ces petits personnages d’anciennes horloges, quand sonnent les heures.

R. Musil, Les désarrois de l’élève Törless (traduction Ph. Jacottet – Le Seuil – 1960)

Instant_blanc #5

Masses puissantes de lumière surgissant par moment en flots d’or tumescents, puis c’était de nouveau la nue, accrochée au sommet le plus élevé, qui se détachait et glissait lentement à travers la forêt, jusque dans la vallée, ou bien planait dans les airs, s’abaissant et s’élevant entre les éclairs de soleil, tel un fantôme aux ailes d’argent ; pas un bruit, pas un mouvement, pas un oiseau, rien que le souffle du vent, puis proche puis lointain. Des points apparurent ensuite, une ossature de cabanes, planches couvertes de chaume, d’un  noir sévère. Les gens, silencieux et graves comme s’ils n’osaient troubler la paix de leur vallée, saluèrent gravement les cavaliers de passage.

Georg Büchner, Lenz, traduction Bernard Kreiss, éditions Jacqueline Chambon, 1995, p. 21. 

(Tableau : Friedrich Caspar, Gebirge bei aufsteigendem Nebel, 1835)

Instant_blanc #2

« Il avait tourné la tête et regardait par-dessus son épaule. Déplaçant en plein ciel ses hauts espars de trois-mâts, voiles carguées sur les barres de perroquet, rentrait au port, remontant le courant, silhouette silencieuse dans le silence, un navire. »

Joyce, Ulysse

Instant_blanc #1

« Derrière lui, l’oiseau chanta de nouveau, trois mesures monotones, constamment répétées: un chant à la fois dépourvu de sens et profond, qui s’éleva du silence plein de soupirs et de paix dans lequel le lieu semblait s’isoler, et d’où surgit, l’instant d’après, le bruit d’une automobile qui passa sur la route et mourut dans le lointain. »

Faulkner, Sanctuaire