« Au-dessus de la porte, l’enseigne « Bar Colonial » était peinte en lettres guillochées sur fond vert d’eau, et au-dessus de l’enseigne s’ouvrait une fenêtre sur le rebord de laquelle étaient accrochés avec des fils de fer deux sceaux à confiture en métal doré et rouillé d’où pendait une misère. Sur une ficelle tendue, un pantalon d’homme était peint en train de sécher, les poches retournées, agité par le vent. Et au-dessus de la fenêtre on pouvait encore lire le mot « Hôtel » en grands caractères noirs, à demi effacés.
À l’intérieur, quatre vieillards en costumes du dimanche, la casquette ou le chapeau vissé sur la tête, de minces cigarettes détrempées collées à leurs lèvres, jouaient aux cartes. Et il me semblait les voir : à demi momifiés, avec ces mégots comme momifiés eux aussi, jaunes ou plutôt verts, rallumés entre chaque donne, aussitôt éteints, la cendre se vidant peu à peu sur leurs gilets, ne laissant plus que le cylindre noirâtre de papier mal consumé, et comme seul bruit, les paroles avares, rares, comme rongées, parvenant de derrière les dents rongées, les mégots rongés, et les gestes avares aussi, raides, lents, les mains de momies ramassant les cartes, les déployant lentement en éventail devant les visages de momies, les yeux de momies, et quand il (Montès) entra, écarta le rideau de bouchons, un des regards de momie se relevant, fixant un instant l’encadrement de la porte, les prunelles trop claires, déteintes, et la peau ridée et brune de la paupière se rabattant aussitôt comme les protéger de l’excès de jour, ou même de toute vision, de toute intrusion venant perturber de l’extérieur cette paix morne, ce vide, ce désespoir : le temps enfin arrêté, figé, vaincu (…) »
Claude Simon, Le Vent (1957), Minuit, 2013, p. 55-56.
