« Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. C’est un sentiment si complet, si égoïste que j’en ai presque honte alors que la tristesse m’a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais l’ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd’hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres. » (Françoise Sagan, Bonjour tristesse, Pocket, 2016, p. 11)
Hésitation. Bonjour tristesse s’ouvre sur une hésitation – un scrupule. Est-il moralement juste, est-il lexicalement correct, d’appeler tristesse ce sentiment inconnu ? Affaire de justice, autant que de justesse. L’hésitation, cependant, n’est que celle des commencements, le frémissement des prémices qui anticipent de profonds bouleversements. Car aussitôt l’interrogation sur la justesse évince la question de justice – délicatement et avec style. Le titre est là, en amont de la lecture de cette première page, et en écho de la dernière ligne du roman, qui témoigne de ce qu’une décision, tacite et tenace, a déjà été prise. Bonjour tristesse.
Nomination. Apposer un nom : nommer. Mais ici l’opération de nomination – le geste de donner un nom – n’a rien de la ferme initiative d’un baptême. Plus passivement, mais d’une passivité essentielle à l’écriture, elle consistera à prendre acte de l’expérience d’un sentiment nouveau, inconnu. Se vivre triste là où il était inéluctable – et là où il serait requis – de se sentir coupable. Il n’est pas question de nommer autrement la même chose, le même affect. Il s’agit de trouver le mot le plus juste possible pour parler d’une expérience inédite. Avoir sur la conscience la mort d’un être humain, celle d’Anne : Cécile ne pourra guère sentir cela dans la douleur écrasante d’un remord absolu, mais seulement sous les traits d’un ennui doucereux, égoïste et énervant – simplement énervant. La morale est congédiée. Ne reste qu’un mince halo de mauvaise conscience : une « presque honte ».
Immédiat. C’est dans le sillage du poète que l’acte de nommer trouve à se faire. En exergue, donnant comme son élan au livre, on peut lire un poème de Paul Eluard, tiré de La vie immédiate, expression qui pourrait à elle seule résumer le désir dont témoigne Cécile, et qui trouve à se dire comme abandon de soi au plaisir. La jouissance est la fin toujours visée, par Raymond, par Cécile, le père et la fille, mais elle a pour eux, faussement ou pas, la générosité et l’innocence de l’amour. Bonjour tristesse/Amour des corps aimables/Puissance de l’amour, écrit Eluard. La poésie est là comme le passage – la médiatrice – vers cet immédiat de spontanéité que Cécile s’obstine à vouloir garder. « La spontanéité, un égoïsme facile avaient toujours été pour moi un luxe naturel. » (p. 71). La tristesse est ainsi l’âpre prix de sa victoire sur l’invincible Anne. Le bonjour de Sagan a donc évidemment tout d’un adieu : la tristesse, sous cette figure nouvelle que déploie le roman, est l’adieu à la honte. Mais c’est un adieu à ce qui exigeait que l’on dise adieu au plaisir, au bonheur – à l’immédiat – comme unique principe d’existence. Exigence incarnée par Anne Larsen, véritable personnification dans le roman de tout ce qui est de l’ordre de la médiation : le travail, l’intelligence, le calme, la gravité, la raison. C’est un adieu à la médiation, et en vérité à la conscience comme conscience de soi. La « conscience » réflexive est en effet découverte par Cécile, mais comme un moyen de combat, d’écrasement (« Pour la première fois de ma vie, ce moi semblait se partager et la découverte d’une telle dualité m’étonnait prodigieusement », p. 71). Elle sera vite abandonnée, puisque le combat va être – assez facilement – gagné et puisque réfléchir est un travail, un effort, une tension. Et l’on sait que l’intelligence est assez vite ce qui met en péril le bonheur. La conscience de soi ne fut pour Cécile qu’une transitoire arme de guerre, et nulle part un projet. Elle l’abandonnera pour revenir à la vie immédiate, à la spontanéité, à l’égoïsme facile et joyeux, au bonheur de jouir, marques distinctives de tous les membres de sa communauté, « la race pauvre et desséchée des jouisseurs » (p. 135). Mais on ne balaye pas d’un revers de la main ce qui fut le projet même de la modernité – la conscience de soi -, surtout quand, comme Cécile, on en a fait l’épreuve, fût-ce aussi temporairement qu’une été brûlant au bord d’une crique du sud de la France, gorgée de soleil. Ce qui fut conquis comme moyen, mais qui est en fait de l’ordre des fins, peine à disparaître, au grand desarroi de la jeune héroïne. Car on n’élimine pas aisement les fins, puisqu’elle sont l’universel même. Comment garder sa particularité hors de tout contact avec l’universel ? Comment résister ? Le ver est dans le fruit, celui-ci refusât-il de mûrir, comme Cécile refuse les responsabilités du monde adulte. Tristesse est aussi le nom de l’impossible retour de l’innocence, de l’impossible impureté heureuse malgré tout et jusqu’au bout.
Geste. L’adieu n’est pourtant pas facile. Le scrupule n’est pas si aisément chassé. La honte résiste bien souvent, la mauvaise conscience rôde, pas sans permettre de se croire, parfois, finalement honorable. Mais entre l’honneur de la culpabilité et la morsure de la mauvaise conscience, le choix est déjà fait : « Déjà, il me suffit de penser au rire heureux d’Anne, à sa gentillesse avec moi et quelque chose me frappe, d’un mauvais coup bas, me fait mal, je m’essouffle contre moi-même. Je me sens si près de ce qu’on appelle la mauvaise conscience que je suis obligé de recourir à des gestes : allumer une cigarette, mettre un disque, téléphoner à un ami. Peu à peu, je pense à autre chose. » (p. 138). L’issue à l’accès soudain et sournois de la mauvaise conscience, ce sont les gestes. Ce sont les gestes qui permettent de « penser à autre chose », de sortir de la ronde infernale du dédoublement de la conscience et de plonger dans la sensation où l’on vit sans se regarder vivre (p. 71) – sans avoir honte. Les gestes sont des puissances de diversion. Beau paradoxe, alors, de ce geste de nomination – l’écriture elle-même – par lequel ici tout commence, qui focalise plus qu’il ne détourne. Paradoxe de l’ennui qui se renferme sur Cécile à la fin, elle qui voulut le chasser de sa vie, qui a combattu vivement, cet été-là, pour l’évincer de leur vie, celle de son père et la sienne. (« Je craignais l’ennui, la tranquillité plus que tout », p. 132). Paradoxe d’un égoïsme triste et solitaire, ce « quelque chose » qui se replie sur soi et sépare des autres, là où l’égoïsme jouisseur était communautaire, festif, amical. Bonjour tristesse – ou l’ennui devenu doux et gluant comme de la soie.
