Instant_blanc #3

« Je conduisais une Lexus dans le bruissement du vent. C’est un voiture assemblée dans une aire de travail entièrement  libre de toute présence mortelle. Pas une tâche de sueur humaine sauf, bon, les gars qui sortent le produit de l’usine – on accepte un peu d’humidité là où ils empoignent le volant. La chaîne avance indéfiniment, automatisée jusqu’à des nuances pratiquement sacerdotales, le moindre glissement est référencé pour une prestation de grande classe. Des carcasses vides qui se succèdent interminablement. Il n’y a personne sur le circuit qui ait les nerfs usés par la caféine, ou une histoire de dépression clinique. Juste l’étrange tissage des alliages de chrome transportés en arcs alternés, les placages isolants de métal plein et de tôle goudronnée, les ornements en relief des carrosseries ajustés et intégrés. Des robots qui serrent des écrous, des machines programmées qui ne rêvent pas aux morts de la famille.

C’était une apothéose, en quelque sorte, des machines fabriquées et façonnées en dehors du bouillonnement dérisoire du langage humain. Et ça faisait de ma voiture de location un élément naturellement assorti au paysage que je traversais. Le frémissement de la chaleur qui s’élevait au-dessus des plaines nues. Un ciel saigné à blanc avec des petites rafales titillantes qui ratissaient la poussière sur le pare-brise. Et l’espèce positivement absente du paysage – sauf moi, bien-sûr, et j’étais à peine là. »

Don DeLillo, Underworld 

(trad. Marianne Véron/Isabelle Reinharez, Babel)

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