La joie du nihilisme (Baudrillard, 1981)

Le bref dernier texte de Simulacre & simulation de Baudrillard s’intitule sobrement : « Sur le nihilisme » (Éd. Galilée, 1981, p. 227-234).

Il inspire une sorte de joie blanche et sûre.

Le sens est mortel ; il meurt. Les référentiels s’effondrent, les systèmes de valeurs se décomposent, etc. Observation en apparence rebattue, triviale, mais qui, en fait, l’est bien peu et qui reste toujours à reprendre. Face au spectacle de cette liquidation, on peut 1/ ou bien vouloir rafraîchir les modalités traditionnelles du sens, blanchir l’universel, la rationalité, la dialectique, se « mobiliser », recycler les valeurs historiques… 2/ Ou bien préférer se situer au point même de la « glaciation du sens » (S & s, p. 231) et se laisser résolument aller à la fascination qu’elle provoque. Voire l’anticiper, la précipiter, par l’analyse, une fois assumée la frivolité et l’inanité de toute tentative de « sauvetage » des valeurs.

Double option – en est-ce vraiment une ? – qui correspond aux deux rôles opposés de la pensée – idéaliste et ironique :

[1/] Soit on imagine qu’elle {la pensée} joue un rôle de régulateur, tempère l’illusion du monde d’une certaine façon. Elle nous donnerait de quoi vivre en créant autour de nous une configuration rationnelle, une imagination du monde où l’espèce puisse se réfléchir. Elle aurait alors une fonction de miroir positive et contribuerait à une information du monde, c’est-à-dire de plus en plus de rationalité et de moins en moins d’entropie. Cela est la vision idéale, idéaliste. [2/] Soit elle est un défi, un piège lancé à la réalité pour qu’elle s’y prenne, une façon d’aller plus vite vers la fin, de rejoindre plus vite la finalité, quelle qu’elle soit, et de passer au-delà. Donc une forme plutôt catastrophique, un jeu d’apparition et de disparition, qui pense le monde comme illusion, ou qui fait l’hypothèse qu’il a déjà disparu d’une certaine façon. Elle travaille alors en secret, au coeur du système rationnel, forme catastrophique de précipitation du monde vers sa fin. La pensée joue là un rôle très ironique.

Baudrillard, Le paroxyste indifférent, Le Livre de poche, 1997, p. 65.

Dans ce second cas, acceptons de dire, comme le fait Baudrillard : «Je suis nihiliste» (S & s, p. 229).

Nihilisme qui n’est plus celui celui des apocalypses chaudes, horrifiantes et brutales, ce produit brûlant des guerres ou des révolutions, de toutes les violences qui concourraient à la destruction du sens. Car c’est fini : «il n’y a plus d’apocalypse» (S & s, p. 228).

Reste une graduelle désertification du sens, un processus de disparition, une précession du neutre, qui échappe à toute prise esthétique (mort des avant-gardes?) ou plus encore politique. Désertification graduelle, disparition froide. Tout Simulacre & simulation s’emploie à la décrire.

Nihilisme de l’indifférence, sans pathos, (qui n’est donc plus celui des décadences, encore joliment romantiques – c’est leur charme). Nihilisme à fleur duquel il reste à s’accepter fasciné : «obsédé par le mode de disparition et non plus par le mode de production» (S & s, p. 231), puisque la fascination est la passion propre de ce nihilisme, qui plus encore devrait s’appeler mélancolie.

Ce n’est plus le spleen ou le vague à l’âme fin de siècle. Ce n’est pas non plus le nihilisme, qui vise en quelque sorte à tout normaliser par la destruction, passion du ressentiment. Non, la mélancolie, c’est la tonalité fondamentale des systèmes fonctionnels, des systèmes actuels de simulation, de programmation et d’information. La mélancolie, c’est la qualité inhérente au mode de disparition du sens, au mode de volatilisation du sens dans les systèmes opérationnels. Et nous sommes tous mélancoliques.

Baudrillard, S & s, p. 232.

Que faire ? Simplement, revenir à l’immortalité des apparences d’avant le sens aujourd’hui neutralisé. Ce retour a un nom : séduction.

Il n’y a plus d’espoir pour le sens. Et sans doute est-ce bien ainsi : le sens est mortel. Mais ce sur quoi il a imposé son règne éphémère, ce qu’il a pensé liquider pour imposer le règne des Lumières, les apparences, elles, sont immortelles, invulnérables au nihilisme même du sens, ou du non-sens.

C’est là où commence la séduction.

Baudrillard, S & s, p. 234.

(Photographie : Jean Baudrillard, 1987)

Laisser un commentaire