Lorsque l’on définit l’Explosion comme une expérience de l’immédiat vécue comme défaillance à «garder», à (se) tenir, on touche nécessairement à ce qui, toujours, est en rapport serré au se tenir même : le corps. Penser l’immédiat sous la modalité de l’Explosion (ce à quoi l’immédiat ne se réduit toutefois pas) rencontre alors la position du corps, l’écriture du corps, parce que là s’envisage véritablement (seulement?) le phénomène du tenir, du garder et ses aléas, ses fissures, ses lacunes. Cette écriture se trouve au lieu d’une dialectique précise : la dialectique de ce qui s’expose et de ce qui est expulsé. Rapport au corps, à cela même qui s’expose en expulsant. Le corps comme un « hors de soi » essentiel qui a pour âme cette forme qu’il est, et qu’il doit à ce qu’il expulse de lui.
« (…) un corps, en tant qu’il est une forme, c’est ce qui n’est ni merde, ni esprit. Et la merde et l’esprit, ce sont les excrétions du corps, ce que le corps rejette, même si c’est essentiel au fonctionnement d’un corps que de rejeter et d’expulser. Mais en expulsant, le corps se donne comme forme. », J.-L. Nancy, Corpus, p. 114.
Corpus est cette tentative d’écriture du corps. Et l’âme, dans cet effort-là, ce qui opère un « effet de rupture » (p. 113) dans le discours à tenir sur le corps. Rupture qui est « le corps lui-même », dit Nancy. L’âme, en effet, Aristote expliquait qu’elle est « la forme du corps ». Nancy insiste : l’âme est ce qui fait qu’un corps n’est ni une masse (un impénétrable massé sur soi, ramassé sur soi, « fermé, plein, à soi et en soi », p. 108), ni une matière. La forme est proprement la forme d’un corps, autrement dit ce n’est pas un extérieur par rapport à un intérieur.
Dire l’âme, parler de l’âme, c’est donc dire le corps, en ce sens que c’est indiquer que « le corps est un hors de soi« , et ça exige que tenir un discours sur le corps n’en soit ni un « exposé », une « leçon d’anatomie », ni un « cri », mais ait à se frotter à ce « hors de », qui par soi échappe au sens. En effet, si le corps est justement ce qui ne fait pas masse, ni matière, s’il est ce qui s’expose, alors « il faudrait toujours {en} parler « ex corpore » » : en parler par un discours qui sorte du corps et l’expose, qui soit à la mesure de l’exposition qu’est le corps. Aussi bien Ponge ne pouvait-il, lui aussi, envisager de parole que mesurée à son objet. Cette mesure exige un discours tenu ; il n’est pas de discours qui n’ait à se tenir.
Mais le corps n’est pas un objet, et le paradoxe est que la tenue du discours doive trouver sa mesure dans le savoir expulser du corps. Si le discours (« sur » le corps) doit être tenu, s’il doit rester discours, il n’est pas possible qu’il fasse corps avec le corps qu’il doit dire. Artaud, dans Pour en finir avec le jugement de dieu, nous a donné, lui, un virulent discours « ex corpore », mais il n’a su le faire qu’en se propulsant à la limite de tout discours, dit Nancy. Pour en finir n’est pas un discours qui se tient – ce qu’Artaud ne voulait justement pas. Le discours sur le corps se confronte donc à cette « interruption du sens » (p. 112) qu’est toujours le corps. Et il n’est pas anodin qu’une telle interruption du sens soit notre condition, notre époque, et qu’elle soit l’affaire même du corps. Ecrire le corps, c’est alors tenter de toucher cette interruption du sens elle-même (p. 112).
Au contraire de la masse, fermée parce que ramassée, et de la matière, informe parce qu’extérieure à la forme, le corps est donc ouvert, parce qu’exposé, et il est forme, il a une forme, parce qu’il expulse – donc entretient « un rapport à autre chose que lui-même », ce que Nancy nomme son articulation (p. 115, 125). L’articulation se positionne comme un entre-tien : un se tenir entre, il faudra y revenir.
Nancy écrit ici dans l’exigence d’une tenue du discours – l’exigence de la parole même, si l’on accepte pour l’instant que discourir soit parler. Disons-le : tenir un discours et tenir, cela fait corps, c’est tout un. Cette tenue, reprend Nancy, se heurte et touche (à) ce qui ne (se) tient pas, ce qui s’expulse du corps: l’excrément et l’esprit. La merde comme dispersion (c’est le contraire de l’ « hors de soi » comme forme), et l’esprit comme concentration (c’est le contraire de l’ « hors de soi » comme exposition). L’excrément-dispersion (pure « informité »), et l’esprit-concentration (pure intériorité), tous deux s’opposent au corps-articulation (intériorité qui se sait extérieure à elle-même).
Jean-Luc Nancy dit ainsi que tenir un discours (écrire – ce qui, pour lui, est toujours écrire le corps), c’est toucher ce qui ne garde pas, toucher à cet hors de soi. A la lecture de Corpus, l’on perçoit ce qui fait le problème de et dans l’Explosion. Parler, dit Nancy, c’est se mesurer au savoir expulser, au corps – qui, comme tout savoir, est un savoir expulser à temps. Mais l’Explosion, au contraire, est justement l’autre de ce « savoir à temps ». C’est une défaillance au retenir qui vit l’expulsion comme un destin et une souffrance, un contre-temps permanent. C’est un emprisonnement dans l’immédiateté de l’expulsion ; dans l’expulsion immédiate (une explosion!). Pas à temps, mais déjà, ou trop tôt, ou trop tard, ou encore, ou jamais… Dans cet écart entre une expulsion comme temps du corps, dans lequel il prend forme, et une expulsion comme contre-temps où trop peu du corps peut s’espacer, donc faire corps, l’écriture de Nancy donne à toucher pourquoi l’Explosion est aussi l’impossibilité de tenir un discours. Car que tenir un discours soit toucher au corps en tant qu’il a une forme (donc qu’il expulse) est une proposition qui se réciproque : lorsque le corps défaille à expulser ou échoue à retenir, lorsqu’il y a malaise dans l’expulsion, alors le discours défaille à tenir – ou bien faut-il dire : c’est que le discours défaille à tenir, et que là est la cause ou l’origine de ce que ça explose ? L’ombre de l’Explosion est l’échec de la parole comme discours à tenir, ou tenu.
